WM / 001IA et Data4 min

L'IA ne remplacera probablement pas les chefs de projet

Mais elle va changer ceux qu'on recrute, et les critères sur lesquels on les évalue.

Panneau de faïence persane : médaillon central blanc et bleu entouré de rinceaux fleuris sur fond bleu nuit
Photographie : Unsplash

La question est mal posée. On demande si l’intelligence artificielle va remplacer les chefs de projet, alors que la vraie question est : quelle part du métier était de la production de documents, et quelle part était du jugement.

La réponse détermine tout le reste, et elle n’est pas flatteuse.

Ce que l’économie de l’IA dit vraiment

Agrawal, Gans et Goldfarb ont proposé en 2018 une lecture qui a beaucoup mieux tenu que les prédictions de l’époque. Leur thèse : l’IA ne fait pas tout moins cher, elle fait la prédiction moins cher. Or une décision se décompose en deux choses distinctes. La prédiction, qui est l’estimation de ce qui va se passer. Et le jugement, qui est la détermination de ce qu’on veut, de ce qu’on accepte de perdre, et de qui porte la conséquence.

Quand un intrant devient bon marché, deux effets se produisent. On en consomme beaucoup plus, et la valeur de ce qui le complète augmente. Le jugement est le complément de la prédiction. Il ne devient pas obsolète : il devient le goulot.

Appliqué au métier, cela donne une ligne de partage assez nette.

Ce qui devient bon marché Ce qui devient cher
produire un compte rendu décider ce qui mérite d’être décidé
générer un premier planning arbitrer entre deux lots qui veulent la même ressource
rédiger un support de comité dire à un comité ce qu’il ne veut pas entendre
retrouver une information dans le dossier savoir quelle question poser
formuler proprement assumer un arbitrage devant ceux qu’il désavantage

Le problème, c’est que la colonne de gauche est celle qui se voit

Un chef de projet est évalué, en pratique, sur ce qui est observable. Le support est-il prêt. Le planning est-il à jour. Le compte rendu est-il parti. Ce sont exactement les tâches qui viennent de devenir bon marché.

Le jugement, lui, ne produit rien de visible. Une décision juste ressemble à une absence de problème, et une absence de problème ne figure sur aucun tableau de bord. C’est la même asymétrie que celle qui rend un bon planning invisible : quand il tient, personne ne remarque qu’il tenait.

D’où une conséquence désagréable et probable : les organisations vont d’abord constater qu’elles peuvent produire les livrables avec moins de monde. Elles réduiront. Et elles découvriront ensuite, avec un décalage de plusieurs mois, que ce qui manque n’était pas dans les livrables.

Ce qui va réellement changer

Le recrutement. La capacité à produire vite un document propre a longtemps servi de signal de compétence. Elle cesse d’en être un, parce qu’elle ne discrimine plus. Ce qui discrimine : savoir quelle question poser, reconnaître un chiffre qui ne peut pas être vrai, et tenir une position en réunion quand elle est impopulaire.

L’évaluation. Un métier dont la production est automatisée doit être évalué sur ses décisions, pas sur ses sorties. Aucune organisation ne sait faire cela aujourd’hui, et personne ne s’y prépare.

La séniorité. C’est le point le plus inquiétant. Les tâches qui disparaissent sont précisément celles par lesquelles on apprenait : rédiger le compte rendu apprend à écouter, construire le planning apprend à voir les dépendances, préparer le comité apprend à anticiper les objections. Si l’on supprime la marche du bas, on ne forme plus personne à celle du haut.

C’est exactement l’ironie que Bainbridge décrivait pour les salles de contrôle, transposée à un métier de bureau : on retire l’entraînement à ceux dont on attendra le jugement.

L’objection

« Les modèles progressent, le jugement finira par y passer aussi. » Peut-être. Mais le jugement n’est pas seulement une capacité cognitive : c’est aussi une responsabilité. Arbitrer, c’est désigner qui perd, et le faire en assumant la conséquence devant les personnes concernées.

Un modèle peut proposer l’arbitrage. Il ne peut pas le porter. Tant qu’une décision engage quelqu’un, il faut quelqu’un.

Ce que je ferais, concrètement

  1. Automatiser les livrables sans réduire l’effectif la première année. Regardez d’abord ce que les gens font du temps libéré. C’est la seule mesure honnête de ce que le métier était.
  2. Changer les critères d’évaluation avant de changer les outils. Sinon on continue de récompenser exactement ce qui n’a plus de valeur.
  3. Protéger délibérément les tâches d’apprentissage. Faire rédiger un compte rendu à un junior alors que la machine le ferait mieux n’est pas une inefficacité. C’est un investissement, et il faut l’appeler ainsi dans le budget, sinon il sera coupé.